Lycée du Haut-Barr

- 67700 Saverne -

 
Le directeur des TAPS -théâtres de Strasbourg- Olivier Chapelet rencontre les élèves du Haut-Barr
Le 28 janvier et le 6 février 2020, Olivier Chapelet est venu rencontrer deux classes avec leur professeure de français, Edwige Lanères.
 
Les classes sont scindées en deux groupes chacune, afin de favoriser les échanges fructueux entre les jeunes spectateurs et l’artiste à la triple casquette : directeur des TAPS, metteur en scène et professeur de théâtre.
Les élèves reconnaissent le metteur en scène d’Oncle Vania, le père de Coline, jeune actrice incarnant Sonia dans la pièce de Tchékhov. Déjà, après la représentation du 23 janvier, Olivier Chapelet s’était prêté au jeu des questions – réponses avec les élèves de divers établissements participant au « bord de plateau ». Cette fois, les conditions sont optimales pour discuter sur les métiers du théâtre, les choix artistiques, et sur tout ce qui est fait « en coulisses », en amont de chaque spectacle.

    - Comment êtes-vous devenu metteur en scène ? demande Johann.

    - Je suivais des études de commerce, mais je sentais en moi un besoin vital de faire du théâtre. J’ai travaillé pour une boîte de téléphonie, Alcatel, en Asie. Et puis j’ai tout plaqué pour jouer sur scène. Au début ce n’était pas facile, je ne connaissais personne dans ce milieu. Mes amis me parlaient du CAC 40 et je m’en fichais. Finalement j’ai joué, pendant plusieurs années, mais j’étais trop cérébral, j’analysais tout, les placements, les décors, les voix… Alors, je suis passé de l’autre côté, pour m’occuper de la mise en scène. Et là j’ai compris que c’était vraiment ma place, mon rôle.

    - Et comment recrutez-vous des comédiens ? interroge Gustave.
    - Ce sont des personnes que je connais, avec qui j’ai déjà travaillé, ou des acteurs que j’ai vus jouer. Je leur propose un rôle, leur demande de lire la pièce, puis je les invite à manger ; nous discutons sur le texte, les dates, les théâtres…
    - Pas de casting ? lance Manon.
    - Non. Je ne fais jamais passer d’audition. Toi, qui parais toute timide, peut-être joueras-tu sur scène avec une présence incroyable. Tandis qu’une autre actrice pourrait donner tout ce qu’elle a, lors d’une audition, dans un registre précis, mais sans parvenir à jouer dans d’autres registres par la suite. Je trouve que les auditions sont trompeuses, inutiles ; je ne recrute pas de cette façon.
    - Et comment vous payez la troupe ? s’inquiète Antoine.
    - On vit sur le budget du précédent spectacle, qui sert à payer à la fois le décor pour la prochaine pièce, les techniciens, la scénographe avec qui je travaille, et bien sûr les comédiens, pendant les répétitions et les représentations. Les charges sociales coûtent très cher. Les décors aussi. Les acteurs sont payés environ 2300 € par mois. Et puis, en France, nous avons le système de l’intermittence du spectacle. Un intermittent doit justifier d’un certain nombre de cachets ; en échange il touche un revenu pour pouvoir préparer ses représentations.
 
 
    - Il vous faut combien de temps pour monter un spectacle ? s’enquiert Anthony
Olivier Chapelet présente son « carnet de route » d’Oncle Vania. 
    - Tu vois la première page ? Elle date de 2017, et la mise en scène a vu le jour en novembre 2019. Il a fallu plus de deux ans pour recruter les comédiens, trouver des acheteurs, c’est-à-dire des directeurs de théâtre acceptant d’acheter le spectacle sans l’avoir vu-, prévoir le décor, les répétitions…
 
 
     - Deux ans pour un spectacle ! répète Yannis.
    - Oui, mais je fais plusieurs choses en même temps. Je dirige les scènes des TAPS, je donne des cours, des stages de théâtre… Et puis il y a des aléas. Fred Cacheux, prévu pour le rôle principal, a annoncé, deux mois avant les répétitions, qu’il avait un autre contrat. Il m’a demandé de contacter le nouveau directeur du théâtre de Colmar pour déplacer certaines dates afin qu’il puisse assurer les deux spectacles en même temps, mais finalement cela n’était pas possible. Là, je me suis dit : « Il y a le feu, la maison brûle. »
 
 
J’ai donc dérogé à ma règle habituelle, qui est de choisir des acteurs du coin ; j’ai demandé à Fabien Joubert, qui vit à Reims, s’il pouvait prendre le rôle de Vania. Il avait un défi à relever. Si sa fille poursuivait ses études de médecine, lui devait faire Iron man, une épreuve de triathlon – 4 kms de nage en mer, 180 kms à vélo, 42 kms à pied-. Défi relevé. Il a poursuivi son entraînement, tout en apprenant le rôle de Vania. 
 
 
Fabien apporte à la troupe sa joie, son dynamisme ; il est d’une tonicité incroyable, et tellement généreux ! Un jour, pendant une répétition, au cours d’une scène avec Sonia (sa nièce, dans l’histoire) il s’est mis à pleurer, mais à pleurer vraiment. Il a dit que cela ne se reproduirait plus, mais on sentait que ce débordement d’émotion venait de très loin, en lui. Il y a longtemps, il a eu un accident de voiture avec sa fille et une autre personne. Cette autre personne est décédée, Fabien et sa fille sont passés à ça de la mort.
Fabien Joubert ajoute à la pièce une dimension tragique, mais aussi comique ; sa gamme de jeu est plus variée, plus étendue que celle de Fred Cacheux. 
Silence. Les élèves semblent un peu sonnés par les confidences d’Olivier Chapelet. Par tout ce qui se joue, toute la réalité de la vie qui entre en résonnance avec le jeu théâtral.
    - Les comédiens savent-ils déjà entièrement leur texte, quand ils arrivent pour les répétitions ? intervient Edwige Lanères, comme pour alléger l’atmosphère.
 
    - Oui, je leur demande de le connaître avant, pour progresser plus efficacement, à chaque répétition, dans la mise en scène. Mais il peut y avoir des ratés, quand les acteurs ont des trous de mémoire. Pour le spectacle précédent, un comédien âgé a dû porter des oreillettes. Et là, pour Oncle Vania, comme l’un des acteurs avait aussi des oublis, je lui ai proposé la même astuce. Il est entré dans une fureur ! Je n’avais pas voulu le froisser, mais il a été tellement vexé que, suite à cela, il n’a plus eu de trous de mémoire !
 
 
    - L’autre jour, reprend la professeure, vous disiez que vous cherchiez une distribution harmonieuse. Qu’est-ce que cela signifie ?
 
    - Il importe que les comédiens s’entendent bien, qu’ils soient soudés. C’est pour cette raison que je leur demande de rester autour de la scène quand ils ne jouent pas. Ainsi ils restent dans l’action, ils sont solidaires, ils ne vont pas consulter leur téléphone dans leur loge. J’essaie aussi de faire en sorte qu’il n’y ait pas un comédien qui prenne le dessus et déséquilibre l’ensemble. Dans Bérénice, l’acteur principal changeait d’interprétation à chaque représentation. Quand il jouait un Titus terrible, hurlant, le public devait se demander comment Bérénice pouvait aimer un type pareil. Et quand il était trop faible, par contraste Bérénice paraissait dure, puissante, alors que ce n’était pas voulu. L’équilibre était rompu, à chaque fois, et les acteurs étaient stressés, ils ne savaient jamais à quoi s’attendre. Un soir, où Gaël avait été larmoyant tout au long de la tragédie, une spectatrice est venue me dire « Je ne voyais pas Titus ainsi » ; j’ai répondu : « Moi non plus. » 
 
 
Enfin, le miracle est arrivé : à la 68ème représentation (sur 70), le comédien a respecté exactement mes recommandations. Et ce soir-là, après le spectacle, personne n’a applaudi, pendant de longues secondes. Quand personne n’applaudit, à la fin d’un spectacle, c’est que le public est saisi, trop ému pour réagir. C’est ce qui est arrivé, ce jour-là, et c’était magique.
 
    - Quelle est la partie que vous préférez dans votre métier ? voudrait savoir Emilien.
    - Il y a deux moments que j’aime beaucoup. D’abord celui de la maquette. La scénariste Emmanuelle Bischoff vient d’Allemagne avec sa construction à l’échelle ; elle propose un décor, des matériaux, des effets de lumière, et on joue avec des petits personnages, comme des enfants ! J’adore aussi les répétitions : c’est là que tout se crée, avec les corps et les voix des comédiens.  On essaie, on recommence, on garde certaines propositions, cohérentes avec la pièce, on en rejette d’autres… c’est un vrai moment de création.
 
 
    - C’est vous qui faites le décor ?
    - Je demande à un « géant » de le faire. Pour Vania, on a récupéré le plancher de Bérénice, la pièce précédente. Cette fois, on voulait qu’une partie du sol se transforme progressivement en cloisons. L’artisan a poncé les panneaux, il les a repeints en blanc et tapissés. Seulement les planches ont gondolé ; il a fallu les retravailler… Rien n’est simple.
    - Et le piano, pourquoi on le voyait dans tous les actes ? demande Alizée.
    - Il représentait la mère, c’est une allégorie, répond Léonie, une camarade.
    - En effet, acquiesce le metteur en scène ; je voulais que la mère défunte, Véra, soit présente partout, parce que tout ce qui arrive aurait été différent si elle avait survécu. En réalité on ne met pas un piano dans un jardin, mais là, sa présence est symbolique. J’aurais voulu un mécanisme qui aurait permis à ce piano de jouer tout seul, mais cela coûtait trop cher. Ma fille Coline joue très bien du piano, cependant elle n’a pas osé ; elle préférait se concentrer sur son rôle. Une autre fois, peut-être…
    - C’était bien vu, le prologue qu’elle a prononcé, au début d’Oncle Vania, comment0e Edwige Lanères. Cela aidait les élèves à comprendre l’action… même s’ils sont censés avoir lu l’œuvre.
    - Oui, précise Olivier Chapelet : j’ai ajouté ce texte pour favoriser la compréhension. Pour moi, le théâtre doit être accessible à tous, il n’est pas réservé à une élite. Là, quand Sonia parle de sa mère décédée, de son oncle et de la maison, tout le monde peut suivre l’action.
    - C’est aussi pour cette raison que vous avez réécrit la pièce ? interroge Lara.
    - Oui. La langue évolue, et les différentes traductions ne correspondent plus au langage d’aujourd’hui. Je n’ai pas retraduit le texte, car je ne suis pas russophone, mais j’ai modernisé les expressions, pour que ça parle aux spectateurs de maintenant.
 
 
    - Vous avez changé les noms des personnages, aussi, avance Mathieu.
    - Disons que j’ai simplifié un peu. Les Russes emploient des diminutifs, ou même plusieurs prénoms pour une même personne : Sonia s’appelle parfois Sophie. J’ai visé la clarté du propos. Il a fallu également supprimer la moustache. Au début, le docteur Astrov se plaint : « Tu vois ces énormes moustaches qui me sont poussées ?... stupides moustaches ! », alors j’ai demandé à Yann Siptrott, l’acteur qui joue Astrov, de jouer avec un postiche. La maquilleuse a fabriqué des moustaches, mais, cinq jours avant la première, Yann s’est retrouvé avec la bouche comme ça -Olivier mime un renflement façon Elephant Man-. L’acteur était allergique à la colle. Du coup, il a fallu renoncer à sa moustache extravagante, et la remplacer par une autre particularité : son crâne rasé. 
 
 
A son tour, Olivier interroge les jeunes :
« Et vous, qu’est-ce qui vous a interpelé, dans cette pièce ? Toi, par exemple, dit-il à Aimelyne, une élève du premier rang.
 
 
    - La place des femmes, répond posément la jeune fille. Très souvent, je m’attendais à ce qu’elles parlent, puisqu’elles étaient là, sur scène, mais elles ne disaient rien, c’étaient les hommes qui prenaient la parole.
    - C’est vrai… reprend Olivier, songeur.
    - Comment choisissez-vous les pièces que vous montez ? demande Zoé.
    - Sur le moment, je ne sais pas. C’est seulement après avoir mis en scène une pièce que je comprends pourquoi je l’ai choisie. La thématique de la mort revient souvent, dans mes choix. Pour Oncle Vania, dans deux ans je saurai probablement pourquoi je l’ai choisie.
    - Vous allez encore la jouer ? s’enthousiasme Nathan.
    - Oui. D’ailleurs je tiens à vous remercier et à vous féliciter pour votre très bonne tenue, lors de la représentation du 23 janvier, à Saverne. Il y avait dans la salle des personnes qui possèdent un théâtre à Fribourg, en Suisse. Elles ont tellement apprécié le spectacle qu’elles ont acheté plusieurs représentations pour 2021 !
 
 
La tournée continue. Après-demain nous jouons à Lunéville. Ce matin les camions sont venus embarquer le décor. Tout sera mis en place d’ici ce soir. Sur chaque scène, un premier réglage des éclairages se fait sans les acteurs, simplement sur le piano, le plateau. Ensuite on effectue les derniers ajustements avec les acteurs. Il y a toujours une répétition sur place, car chaque scène est différente ; il faut s’adapter.
    - Savez-vous déjà quelle pièce vous aimeriez monter ? demande Mme Lanères.
    - Non… oui… peut-être La ménagerie de verre, de Tennessee Williams ; une autre histoire de famille émouvante, où le prétendu naturalisme recèle de profondes réflexions philosophiques.
    - Merci beaucoup pour cet échange, Olivier ! Au plaisir de vous retrouver au gré de vos mises en scène !
Les élèves applaudissent chaleureusement l’artiste. Qui sait… peut-être certains jeunes oseront-ils, eux-aussi, suivre leur rêve ?
Edwige Lanères